Les producteurs de matières premières, eux aussi touchés par le Covid

Les producteurs de matières premières, eux aussi touchés par le Covid

Matières premières : avez-vous déjà… détricoté votre pull ?

Et jusqu’à où avez-vous tiré le fil ? Jusqu’au pays dit de fabrication ou de confection ? mais vous est-il possible d’aller au-delà, jusqu’au lieu de tissage ou de tricotage ? jusqu’au lieu de filage ? jusqu’au lieu d’extraction ou de production de la matière première ? Sans parler de lieu, savez vous qui est à l’origine de vos vêtements ? des individus, des petites et moyennes entreprises, des multi-nationales? Qui sont ceux qui vendent, qui cousent, qui tissent, tricotent ? ceux qui impriment, ennoblissent, teignent ? ceux qui filent ? produisent ou extraient la matière première ? ceux qui la collectent ou la négocient ?

Nos vêtements sont faits de fil, et ce fil de matière première. Celle-ci est issue de pétrole dans le cas des fibres synthétiques (1), de la transformation chimique de matières premières naturelles comme c’est le cas pour les viscoses ou encore directement de matières premières naturelles animales ou végétales, n’ayant pas subi de transformation chimique. Dans le premier cas, si l’on remonte le fil, on atterrit dans un puit de pétrole.  Dans le deuxième cas, dans des plantations agro-industrielles et dans le dernier, soit là encore dans des plantations ou élevages agro-industriels, soit chez des petits producteurs. On estime, en fonction des années, entre 40 (2) et 60 (3) millions de foyers ruraux dans le monde impliqués, à travers leurs activités agricoles, dans la production des fibres naturelles pour les industries textiles et de la mode.

 

La crise du Covid a bouleversé la chaîne de production textile

Pendant ces derniers mois de lutte contre la propagation du Covid-19, on a bien sûr entendu les médias et les professionnels du secteur de la mode décrier le terrible effet de cette crise sur leurs activités de ventes. Prenant conscience de l’impact indirect dans les pays d’Asie du Sud Est qui concentrent les activités de confection, tissage, tricotage et filage, certains se sont mobilisés pour s’accorder avec leurs fournisseurs et partenaires sur les contrats et commandes déjà passées. Pour autant, ce sont aussi les paysans et agriculteurs du monde entier, ces 40 à 60 millions de foyers ruraux qui sont impactés par cette crise.

Alors que la chute du prix du pétrole (4) a rendu les fibres synthétiques encore plus compétitives qu’elles ne l’étaient déjà, et que l’achat et la production de prêt à porter ont diminué, la demande pour les fibres naturelles baisse logiquement. En parallèle, il a été difficile d’adapter les circuits logistiques de collecte dans les campagnes avec les contraintes du confinement. Résultat, le prix des fibres telles que le coton, la laine ou le cachemire (5) ont baissé et les producteurs de fibres naturelles du monde entier disposent de stocks tandis qu’il leur manque du cash.

matières premières

Des répercussions sur les pays producteurs de matières premières

Pour tenter de limiter les impacts sur les régions agricoles, le Mali a arrêté un prix minimum garanti aux cotonculteurs (6) inférieur de plus de 20% à celui de l’an dernier (7) . Les producteurs peuvent donc s’attendre à une chute « maîtrisée » de 20% de leur revenu lié au coton. Au Zimbabwe, des discussions ont eu cours entre égreneurs (8) et cotonculteurs pour s’accorder sur un prix minimum du coton graine (9) et solliciter des subventions de l’état (10) . En Inde, la Société Indienne de Coton (Coton Corporation of India – CCI) une entreprise publique rattachée au ministère du textile dont la fonction est de réguler le marché du coton, n’achète que les qualités supérieures laissant aux acteurs privés l’opportunité d’acheter du coton 40% en dessous du prix que la CCI propose (11) .

Dans ces conditions, certains agriculteurs préfèrent stocker leur production dans des conditions hasardeuses, plutôt que de vendre à perte, avec toutefois le risque d’altérer la qualité (12).

Alors qu’aujourd’hui, le taux de pauvreté en zone rurale est trois fois supérieur à celui des zones urbaines (13) , ces petits producteurs et leurs travailleurs agricoles sont peu armés pour faire face à une crise de l’ampleur de celle du Covid. Ils ne disposent ni d’épargne ni de systèmes d’assurance. Seuls quelques semaines ou mois pendant lesquels ils ne peuvent vendre leurs productions et la stockent suffit à remettre en question leur fragile équilibre économique.

matières premières

Mais alors, quelle est notre responsabilité vis-à-vis de l’avenir de ces paysans, qui figurent parmi les populations les plus fragiles de la planète ?

Comment déployer cette même solidarité et écoute développée avec notre voisinage et notre territoire avec nos partenaires invisibles du bout du monde ? Que l’on soit consommateur ou marque, rappelons-nous que dans nos choix de matières premières, il y a des choix environnementaux certes, mais aussi des choix humains et sociaux. C’est pourquoi il faut privilégier les matières premières naturelles pour nos achats et nos prochaines collections pour soutenir ces 40 à 60 millions de foyers ruraux impliqués dans leur production et, eux aussi, impactés par la crise du Covid. Ensuite, les acteurs de la mode doivent dépasser les engagements pris avec leurs fournisseurs directs pour stabiliser les zones d’approvisionnement en matière première naturelles, identifier les premiers maillons de la chaîne et travailler pour améliorer les conditions sociale, économique et environnementale de production avec les agriculteurs.

Face aux effets de cette crise, il peut paraître difficile de s’engager d’avantage, alors que l’avenir de certains acteurs est fortement remis en question. Peut-être alors, pouvons-nous imaginer un autre modèle dans lequel différents acteurs de la mode mais aussi issus d’autres industries utilisatrices de matières premières naturelles, construisent ensemble des territoires résilients portés par des filières de qualité,  transparentes, diversifiées, partagées et décentralisées.

La qualité permettrait non plus de tirer la valeur sur les volumes mais sur des critères de durabilité et de mode de production. La transparence faciliterait le développement des bonnes pratiques de production tant sur les plans sociaux, économiques, qu’environnementaux. La diversification des productions constituerait un levier pour garantir l’équilibre écologique des systèmes de production, de la constitution des revenus des communautés rurales et de leur sécurité alimentaire. Une filière partagée serait gage de résilience économique des communautés de producteurs en cas de disparition d’un acheteur. La décentralisation limiterait la dépendance d’un utilisateur à une source d’approvisionnement ou un producteur.

Cette crise a mis en lumière les limites de nos systèmes de production, il est aujourd’hui temps d’inventer de nouveaux modèles, probablement complexes puisque répondant à des enjeux qui eux-mêmes le sont. Les solutions imaginées ne seront véritables que si elles contribuent à répondre aux besoins les plus pressants des populations vulnérables.

Alors courage, ces enjeux nous poussent à la curiosité, au questionnement et finalement à l’échange, à l’empathie et à la rencontre avec l’autre. Que de stimulation pour notre créativité !

Pour en savoir plus, voici les sources de l’article et quelques définitions :

Sources

[1] Les fibres textiles synthétiques représentent 65% des volumes de fibres textiles utilisées dans le monde. https://dnfi.org/coir/natural-fibres-and-the-world-economy-july-2019_18043/

[2] https://dnfi.org/abaca/40-million-households-produce-natural-fibres_22590/

[3] https://dnfi.org/abaca/natural-fibres-production-reaches-30-million-tons_3655/

[4] https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/deconfinement-le-prix-du-baril-repasse-au-dessus-des-30-dollars-1200668

[5] https://thediplomat.com/2020/05/covid-19-and-cashmere-rethinking-one-of-mongolias-largest-industries/?fbclid=IwAR2YNzJIJvw6lr6nOy2FR10MqU8rLr3AWRdTPoOIzlISqzzSrJJXUwvJcmw

[6] Un cotonculteur est un producteur de coton

[7] https://www.pressafrik.com/Les-producteurs-de-coton-en-crise-au-Mali_a215957.html

[8] L’égreneur est un industriel chargé de séparer les fibres de coton de la graine qu’elles entourent. Il a aussi le rôle de nettoyer et trier les fibres selon différents grades de qualité.

[9] Le coton graine est le coton tel qu’il est vendu par les cotonculteurs aux égreneurs avant que ces derniers ne séparent la fibre de la graine.

[10] https://www.sundaymail.co.zw/subsidy-for-cotton-farmers ; https://www.herald.co.zw/new-cotton-price-set/

[11] https://timesofindia.indiatimes.com/city/aurangabad/low-prices-purchase-restrictions-worry-cotton-growers/articleshow/75608849.cms

[12] https://timesofindia.indiatimes.com/india/record-cotton-procurement-by-government-agency-in-lockdown-year/articleshow/76076240.cms

[13] https://digitallibrary.un.org/record/3812145/files/The-Sustainable-Development-Goals-Report-2019_French.pdf

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Photos : @shutterstock et @stockphoto

Eléonore Bricca

Eléonore Bricca

Je m’appelle Eléonore Bricca, je suis ingénieure agronome spécialisée dans le développement durable et la gestion des ressources naturelles. Je travaille en tant qu’indépendante au développement de filières de matières premières naturelles durables et éthiques auprès de communautés paysannes du monde entier et pour diverses industries. Je crois aux approches collaboratives pour répondre aux enjeux du développement durable, et milite pour une plus grande prise en compte de la dimension humaine dans la réflexion sur les solutions à apporter.