Pour ce troisième opus de celles et ceux qui font la mode, nous avons échangé avec Catherine Dauriac, pionnière de la mode durable.

Durant notre discussion, elle a évoqué l’évolution de la prise de conscience environnementale et ses interrogations sur la crise actuelle liée au coronavirus.

Profitez-bien !

Bonjour Catherine Dauriac, pourrais-tu te présenter et nous dire qui tu es ?

J’ai un parcours dans la mode depuis la fin des années 80. En 1987, j’ai lancé mon premier bureau de presse où je m’occupais de créateurs émergents en mode et en accessoires.

Ensuite, j’ai dirigé le bureau Hortensia de Hutten pendant 7 ans. Hortensia était une grande une dame de la mode qui a fait énormément pour les jeunes créateurs comme on disait à l’époque. Elle a lancé les salons WorkShop puis Le Showroom (indépendants et internationaux), entre 1993 et 2007.

En 2003, j’ai lancé mon premier blog et je suis devenu journaliste, avec comme sujet l’environnement et le climat, et donc les prémices de la mode éthique. C’était les débuts de la fast-fashion, il fallait réagir. Pour résumer, j’ai été pionnière pour traiter ce type de sujets en France. Ainsi, j’ai co-fondé, avec Anne-Sophie Novel et une dizaine de blogueurs Climat, le premier grand site green de l’époque : Ecoloinfo (qui a fermé en 2016).

Aujourd’hui, après 7 ans passés comme Social Media Manager de la Confédération Européenne du Lin et du Chanvre, je continue à rédiger leurs articles et documents. C’est ma passion LIN ! Je suis rédactrice en chef adjointe aux impacts de la revue papier Hummade que nous avons lancée en septembre 2019 autour de la mode libre et de la musique, et j’ai été élue en janvier 2020 Présidente de Fashion Revolution France.

Justement, pourrais-tu nous en dire un plus sur Fashion Revolution ?

Avec plaisir… Ce mouvement a été lancé par Carry Somers et Orsola de Castro, deux créatrices éthiques anglaises, le lendemain de l’effondrement du Rana Plaza, le 24 avril 2013.

Pour rappel, cet évènement a fait plus de 1 300 morts et 2 500 blessés à Dacca au Bangladesh, dans un immeuble qui comprenait sur 7 étages plusieurs fabriques de vêtements. Et, celui-ci s’est effondré sur lui-même.

Catherine Dauriac

crédits Mahmud-Hossain-Opu

Rana Plaza

 

Et Fashion Revolution est parti du constat qu’on ne connaissait rien à la chaîne d’approvisionnement à l’époque, notamment sur ceux qui fabriquaient nos vêtements à l’autre bout du monde. Ainsi, elles ont lancé le fameux #WHOMADEMYCLOTHES qui a eu une portée internationale extraordinaire.

Jusqu’en 2014, Fashion Revolution c’était un jour par an, à la date anniversaire du 24 avril. Ensuite, cela est devenu une semaine : FashionRevolutionWeek.

Concernant la France, l’antenne locale a vu le jour en 2014 ; elle a été lancée par Isabelle Quéhé. Au niveau juridique, c’est une ONG avec 103 bureaux dans le monde. Et la France fait partie des 10 plus gros bureaux avec une activité à l’année.

L’année 2020 a été marquée par de nombreux changements pour le bureau français, notamment par le renouvellement total de l’équipe en place et la crise du COVID. Ce dernier nous a obligés à changer de stratégie, devenue 100% digitale, et à occuper les réseaux sociaux. C’est pourquoi, nous avons choisi de nous focaliser sur un seul canal : Instagram. Et le résultat a été exceptionnel ; ainsi, en avril, nous avons doublé le nombre d’abonnés en passant de 5 000 à 10 000. Le confinement a permis à chacun de réfléchir sur sa consommation.

Catherine Dauriac

Yasmine, Catherine, Marie-Laurence, Isabelle, en bas : Linda et Samia crédits Georges Baur

Quel est ton avis sur les conséquences du COVID19 sur l’industrie de la mode ?

À mon sens, il convient d’avoir plusieurs niveaux de lecture.

Tout d’abord, il y a eu cette sidération internationale des trois premières semaines. Et le blocage total de tous les approvisionnements. Ainsi, les usines ont dû s’arrêter et les magasins fermer. Pour la mode cela a été une catastrophe ; on peut parler d’une saison blanche. Néanmoins, certains s’en sont très bien sortis, pas seulement les grands groupes ; par exemple, j’ai eu des échos extrêmement positifs de jeunes marques qui vendaient déjà sur le net.

Par contre, il convient de revenir sur la chaîne d’approvisionnement qui a été bloquée, notamment pour les filateurs, tisseurs et tricoteurs. En ce qui me concerne, je connais particulièrement la filière du Lin et celle-ci a été impactée jusqu’aux agriculteurs. Ces derniers se trouvent fragilisés, notamment par tout l’aval de la chaine d’approvisionnement. Au niveau des chiffres, 80% de la production mondiale de lin s’effectuent en Europe, principalement France, en Belgique et aux Pays-Bas.

Pour résumer, il y a eu tout un système économique et humain qui a été mis à plat.

S’agissant des prochains mois, ce que je peux dire c’est que cela va être la fête du masque. En effet, je viens d’apprendre que les salons professionnels pourront avoir lieu sans jauge de capacité, même si certains comme le Who’s Next on choisi de ne faire qu’une seule session en Octobre. Et pour l’instant, nous ne savons pas si les exposants et visiteurs seront au rendez-vous. C’est pourquoi, je reste prudente car ce virus peut encore nous surprendre. Par contre, je peux vous affirmer que la crise économique va être féroce. Produire moins mais mieux, plus près des consommateurs avec plus de transparence. Au niveau global, les marchés se réorganisent. L’avenir reste incertain.

Concernant les gens qui fabriquent nos vêtements c’est encore pire. En effet, les donneurs d’ordre occidentaux ont annulé leurs commandes. Ce qui veut dire que les usines ont fermé et que, par voie de conséquence, les travailleur.se.s se retrouvent à la rue sans argent, sans soins. En d’autres termes, humainement c’est une catastrophe internationale.

Catherine Dauriac

Avant la crise du coronavirus, la filière textile a tenté d’accélérer sa transformation vers une industrie plus verte. Or, cette pandémie a bloqué pendant des mois la production et la consommation. Les marques vont devoir écouler leurs stocks d’invendus et donc inciter la consommation. Quel est ton avis ?

De manière globale, je parle, avant tout, de transition écologique. C’est pourquoi, il convient d’éduquer les gens. Par exemple, pour le secteur de la mode, il convient de leur apprendre à consommer le vêtement de manière différente. Chacun ne porte que 30% de son vestiaire alors que plus de 100 milliards de pièces de vêtements sont produites chaque année. Pourquoi ? Pour qui ?

À cet égard, chez Fashion Revolution, cette année nous avions prévu d’organiser des grands trocs avec des tables rondes et prises de parole, notamment autour de l’échange et des ateliers de réparation. Mais également sur la seconde-main, bien évidemment sans se précipiter sur des sites web car au niveau de la consommation énergétique cela s’avère une calamité.

À mon sens, le stock de cette année devrait idéalement être vendu l’année prochaine. En d’autres termes, il faut que nous fassions une pause.

Catherine Dauriac

Catherine pourrais-tu nous dire quels sont tes actualités et projets dans les mois qui arrivent ?

Je vais continuer mon travail de journaliste et j’espère que je pourrais partir pour effectuer mes reportages pour Hummade, notamment dans le sud de la France pour la laine. Nous allons aussi organiser des tables rondes sur les salons et événements de la rentrée, j’en animerai deux pour les Fashion Green Days le 18 septembre. S’agissant de Fashion Revolution, nous souhaitons accélérer nos actions principalement envers la jeune génération, par des ateliers de réparation ornementale (avec Good Gang Paris et mon projet personnel La Fabrique Idéale) et en prenant la parole partout où on nous la donnera. Et si on ne veut pas nous la donner, on rentrera par la porte ou la fenêtre 🙂

D’ailleurs à la rentrée, nous allons publier le Livre Blanc 2020 édité par Fash Rev UK et que nous venons de traduire, “Pourquoi avons-nous encore besoin d’une Fashion Revolution ?” qui rassemble une somme de chiffres et de prise de parole colossale.

Ainsi, nos objectifs pour cette année sont d’éduquer le citoyen et mettre en place un lobbying politique. Un de nos sujets 2020 était l’esclavage moderne. Les grands médias se sont enfin emparés du scandale Ouïghours, nous suivons de près (avec le Collectif Ethique sur Etiquette) ce génocide qui dure depuis trop longtemps maintenant. Et nous saluons le travail de Raphaël Gluksmann, l’eurodéputé français qui a pris le problème à bras le corps en apostrophant et rencontrant les PDG des grandes marques malheureusement complices de ce génocide.

Par ailleurs, nous organisions des conférences pour sensibiliser leurs salariés des grandes marques ou Maisons avec des matinées de travail autour de la Responsabilité Sociale et Environnementale (RSE).

Enfin, je fais fièrement partie depuis 4 ans des membres de Nordcréa qui vient de changer de nom et qui s’appelle dorénavant FashionGreenHub.

Bref, je veux être là où je peux être la plus utile pour amorcer ce grand changement de société que nous avons la chance de vivre.

Pour retrouver nos interviews précédentes sur celles et ceux qui agitent la mode, c’est juste ci-dessous :

#FGDAYS2020 #FGDAYS #FashionGreenDays

Fabrice JONAS

Fabrice JONAS

Je suis le fondateur de MyFashionTech, une agence de conseil en communication pour le secteur de la Fashiontech.Sinon, je suis également un fan de littérature et de cinéma.

Partager cet article sur :